TRANSIT
(Le Génie du lieu 4)
TREIZE STATIONS DANS LE TOURBILLON PARISIEN
NOCTAMBULE
C’était le temps des ombres sur les trottoirs, des enseignes lumineuses intermittentes, des inscriptions géantes au-dessus des gouttières, des dernières feuilles de l’automne se collant sur les réverbères et les cabines téléphoniques, des projecteurs tournant dans le ciel, des ronflements d’avions et sifflements de haut-parleurs sur le grincement des autobus, des taxis freinant au stop et redémarrant au vert avec leurs phares jonquille et les rubis de leurs lanternes arrière.
C’était le temps des cinémas avec leurs guichets, la monnaie rendue, les queues et les conversations sur le temps, la famille ou la une des journaux, traînements et tapage de semelles, photographies de quelques scènes, annonces des programmes suivants, les cendriers où jeter la cigarette à peine commencée, les tickets déchirés, les portes capitonnées, les ouvreuses, les marches, les fauteuils articulés, dossiers dans lesquels on s’enfonce et cale, et, entre les épaules et oreilles des rangées précédentes, les rochers du Far West, l’écume de la mer, les périls de la jungle, les bas-fonds de Chicago, les toits de Paris, la gravitation dans l’espace, les châteaux écossais, les cités médiévales, pharaons, longs baisers, empereurs de la Chine et mauvais garçons au grand coeur.
C’était le temps des menus polycopiés à la porte des restaurants d’où s’échappaient la vapeur odorante et le bruit des couverts au passage de tous les clients, avec la buée qu’effaçait sur les vitres quelques serviettes ou mains nues, parfois baguées, pratiquant des lucarnes pour sonder la nuit, et au travers desquelles nous apercevions les assiettes encore vides, les bouteilles débouchées, les verres à demi pleins.
C’était le temps des terrasses encagées de verre avec braseros, des marchands de marrons chauds avec leurs cornets de papier journal, des fourrures entassées sur les portemanteaux, des bières débordant sur leurs ronds de carton, des infusions, des croque-monsieur, des parties de cartes, d’échecs ou de billard, discussions sur le prochain gouvernement, l’urbanisme, l’avenir du monde, caresses furtives, confidences, puis disparitions dans la nuit.
C’était le temps des ruelles obscures où l’on se faufile entre les véhicules garés sur les trottoirs et les rideaux de fer baissés aux opercules éteints, les frôlements le long des palissades, écharpes au vent, les excuses, les interrogations, les regards, les hésitations, les chaleurs brusques, les déceptions, la fatigue montant dans les jambes, les pieds brûlants, le dos douloureux, la gorge sèche, les mains dans les poches et le nez glacé.
C’était le temps des vitrines de fleuristes, chrysanthèmes pour la Toussaint, poinsettias pour Noël avec couronnes de houx et de gui, sapins enrubannés, enguirlandés, blanchis, les halles d’antan avec leurs monceaux de choux-fleurs, les plumes des faisans, les soies des sangliers, les écailles des dorades, les dernières vendeuses de roses enveloppées de papier cristal, ou de bouquets de violettes qui viennent de l’hémisphère sud, louvoyant de table en table et d’un carrefour à l’autre, les diamants vrais ou faux scintillant sur leurs présentoirs derrière les grilles munies des systèmes d’alarme les plus perfectionnés, fouettées par une soudaine averse glaciale, une bourrasque de grésil ou de neige remuant de vieux prospectus et faisant se retourner dans un frisson le clochard ronflant sur une grille du métro, serrant son litron.
C’était
le temps du retour dans l’étroite chambre à peine chauffée
sous les toits, le livre saisi à pleines mains comme pour y puiser
toutes les compensations et toutes les clefs, mais qui tombait des doigts
engourdis avant la fin de la première page; et l’on sombrait dans
le sommeil en apercevant les lugubres lueurs de l’aube, car on avait oublié
de tirer le rideau et l’on oubliait d’éteindre la lampe. On était
étudiant alors, au seuil de tout. La ville était notre savane
et nous l’arpentions sans répit pendant des heures, maigres, tourmentés,
tâchant de nous délivrer de notre candeur comme d’une rage
de dents, nous imaginant que notre jeunesse durerait toujours, le regrettant
presque.
La ligne de l’embrasement:
Comme je feuilletais un vieil ouvrage trouvé parmi les malles éventrées et fauteuils boîteux d’un grenier déjà maintes fois passionnément exploré depuis mon enfance, la lumière augmenta soudain sur une double page - était-ce de la géographie, quelque récit de voyage, de l’Histoire, chronique de cours disparues, ou tel conte prenant au passage l’accent du secret dévoilé? il ne m’en reste plus que l’éblouissement -, dévorant les caractères imprimés dans une impétueuse marée de fumées claires, les paragraphes lançant, avant de s’effacer, leurs derniers tentacules et rameaux vers ma poitrine pour y célébrer en un bûcher hilare la transfiguration de mes erreurs anciennes.
L’ardeur de l’interprétation:
Comme
je contemplais les tisons dans mon âtre, l’hiver sifflant de l’autre
côté des fenêtres que j’avais essayé en vain
de calfeutrer - des langues de frissons se coulaient au ras des plinthes
pour venir éparpiller les feuilles des gazettes qui ne m’avaient
apporté qu’annonces de malheurs dans toutes les régions du
monde où j’avais des amis -, accompagnée de grincements,
d’arrachements et de branches, une soudaine rafale répandit sa frange
d’écume sombre sur la plage mordorée, laissant au reflux
des coquillages de carbone former les mots de la phrase que je cherchais
depuis des heures, tandis que le rideau de flammèches se levait
en cet opéra intime sur une double scène.
Lundi premier mai, passer chez la fleuriste de la rue de la Rosée pour prendre chez elle quelques brins de muguet qu’elle aura teint de son sang le matin même et lui baiser la main pour lui rendre ses couleurs.
Le mardi 2, retrouver la kinésithérapeute, impasse des caresses, pour courir avec elle dans le parc aux Antilopes, donner à celles-ci à manger du pain et des fraises, puis plonger dans la piscine aux parois transparentes que l’on vient d’inaugurer au sommet de la tour de Vincennes; repas léger dans le chinois, galerie Marco Polo.
Le mercredi 3, au début de l’après-midi, téléphoner à la secrétaire-traductrice pour fixer avec elle les dates précises du voyage que nous devons faire cet automne aux frais de l’Université Internationale de Nouméa pour mettre au point le projet de collection multilingue intitulée “Classiques de la Face cachée”, puis passer à l’agence, place du Capitaine Cook.
Le jeudi 4, indispensable rapporter à la bibliothécaire-archiviste, dans son agréable jardin suspendu aux escaliers de palmes, les enluminures néo-irlandaises qu’elle m’a confiées en vue de notre album. Nous irons ensemble chez la photographe à la jonction des ruelles Nadar et Atget, puis prendrons le taxi avec elle jusque chez la maquettiste-imprimeuse au rond-point William Morris.
Le vendredi 5, ne pas oublier d’aller enregistrer quelques contes dans le studio de la puéricultrice-éducatrice, allée Antoine Galland, muni bien sûr des livres, esquisses et brouillons convenables, mais aussi des nombreux ingrédients indispensables pour le cocktail intime qui doit nous réunir, cour Gustave Doré, chez l’illustratrice.
Le samedi 6, profiter des dernières heures du jour dans l’atelier de la tisserande-modéliste, square de Tihuanaco, pour choisir la nuance et le motif de la pièce de soie sauvage qu’elle nous propose pour l’ensemble robe du soir Marie-Jo-salopette Michel adapté au vernissage de sa rétrospective au musée de Lima, discuter la coupe et les accessoires (elle est inépuisable en inventions), puis écrire au pinceau-feutre quelques devises sur des foulards de sa collection; élégant en-cas de fruits de mer au crépuscule.
Le dimanche 7, dîner chez l’informaticienne dans la grotte à stalactites qu’elle a découverte et aménagée sous la station de métro Claude Lorrain si appréciée des enfants avec ses dioramas à lumières mobiles, et où elle a déposé, disposé non seulement les quelques centaines de briques à inscriptions ramenées par sa soeur archéologue de sa dernière campagne de fouilles au Fayoum, sur lesquelles les hiéroglyphes sont utilisés pour transcrire une langue étrangère à l’ancien égyptien que les spécialistes n’ont pas encore identifiée avec certitude, qu’elles essaient de mettre en ordre pour les déchiffrer, mais aussi les maquettes des fontaines animées qui font la joie des promeneurs dominicaux dans les clairières des forêts de cactus cierges des superbes serres d’Aubervilliers.
Le lundi 8, concert de la claveciniste à l’auditorium Scarlatti, cité Guarnerius, avec une première partie consacrée au XVIIIème siècle espagnol, et surtout la création mondiale, après l’entr’acte, de ce quatuor pour instruments à cordes pincées pour lequel s’ajoutent harpe, guitare et luth, avec diverses modulations électroniques et jeux de miroirs, auquel elle travaille en quasi-secret depuis tant d’années et dont j’ai la fierté d’avoir entendu déjà quelques bribes.
Le mardi
9, conférence de l’astronome, salle Copernic, au quartier Ptolémée,
sur les images énigmatiques et surtout les enregistrements qui nous
parviennent de la station automatique en orbite autour de Titan (on dirait
vraiment cette fois... Mais je préfère m’abstenir de tout
commentaire avant de l’avoir entendue). Nous l’accompagnerons à
son hôtel qui forme l’angle du boulevard des Astéroïdes
et du quai Halley, si du moins nous réussissons à l’arracher
à la foule de ses admirateurs, à deux pas du nôtre,
carrefour Nicolas Cochin, où nous irons jouir de quelques heures
d’un repos bien nécessaire avant de prendre l’hélicoptère
enfin silencieux qui nous ramènera jusqu’à notre retraite.
Dans le salon aux murs tendus de nattes en raphia, dont les fenêtres donnaient sur des courts de tennis, de très jeunes filles en robe de coutil blanc, leurs cheveux blonds cachés sous des bérets basques marine, nous proposèrent dans des corbeilles d’osier divers biscuits et fruits secs arrosés d’eaux pétillantes, tandis qu’un accordéoniste aveugle serinait des airs à la mode, puis nous conduisirent dans un salon aux murs tendus de Gobelins, dont les fenêtres donnaient sur une orangerie.
De jeunes mulâtresses en robes longues à fleurs et turbans en foulard nous proposèrent dans des jattes de terre cuite diverses terrines d’yeux de serpents marinés dans leur bave, arrosées de sirops de jus de fruits, tandis qu‘un pianiste aveugle variait des chansons anciennes, puis nous conduisirent dans un salon aux murs tendus de soies japonaises dont les fenêtres donnaient sur une roseraie, avec de jeunes Soudanaises en tuniques de brocart dont le décolleté faisait superbement rejaillir les seins tatoués.
Elles nous proposèrent dans des coupes de palissandre incrustées de nacre diverses salades d’écailles au venin relevées de crochets et de sifflements, arrosées de vin de palme ou de saké, tandis qu’un saxophoniste aveugle rappelait des mélodies sombres, puis nous conduisirent dans un salon tendu de fourrures dont les fenêtres donnaient sur une patinoire d’où de jeunes Esquimaudes en anoraks et bottes, avec leur grand sourire d’huile et de banquise, vinrent nous présenter des cuves de fonte qu’elles faisaient rouler sur des braseros.
Brochettes de foie de morse, filets de boeuf musqué, oursins farcis de menus crabes, le tout arrosé de thé ou de café brûlant, tandis qu’un flûtiste aveugle redoublait les appels du vent de là-bas, puis nous conduisirent dans un salon tendu de guirlandes d’orchidées, dont les fenêtres donnaient sur une serre d’où de jeunes garçons noirs en pagnes de léopard vinrent nous proposer, sur des plateaux de cuivre martelé, tétines de musaraignes sauce Madère ou confitures de saumon bleu arrosées de vins de Sicile, tandis qu’un harpiste aveugle renouvelait des appels de fauves et murmures de la forêt vierge, puis nous conduisirent dans un salon tendu de miroirs, dont les fenêtres donnaient sur un héliport.
Des androïdes étincelants nous proposèrent dans des bassins de céladon des ramequins de jeunes anguilles semblables à du mercure qu’ils arrosaient de cocktails aux noms de physiciens d’autrefois tandis que le vibraphoniste aveugle parodiait les tintements des laboratoires, puis ils nous conduisirent dans un salon tendu de blocs de houille, dont les fenêtres donnaient sur une fournaise. Des Mexicains nus, couronnés de plumes, nous proposèrent dans des gobelets d’or émaillé du consommé glacé de jaguar arrosé de punch à la tequila, tandis qu’un guitariste aveugle improvisait sur les regrets et les affres d’antan.
Puis
ils nous conduisirent dans un salon tendu de tubes luminescents, dont les
fenêtres donnaient sur l’espace nocturne, où des astronautes
accompagnés de leurs épouses extraterrestres auréolées
de flammèches nous proposèrent dans les miroirs concaves
de télescopes historiques, diverses tranches de ces astéroïdes
comestibles que l’on a découvert du côté des Troyens,
arrosés d’alcools planétaires, tandis qu’un organiste aveugle
dialoguait avec les appels venus des galaxies violentes; puis ils nous
conduisirent à la salle à manger.
Au détour de la palissade une affiche qui devient flammes; dans la déchirure la lettre-phénix renaît de ses cendres et de la colle sur les murs en ruine.
Tous ces papiers sont plumes pour Dédale qui en fabrique patiemment des ailes à l’intention de ses fils cadets qui prendront leur essor un jour, c’est promis, qui sauront éviter les pièges du Soleil. Il faut reprendre à zéro les anciennes légendes. Alors ils échapperont aux enchevêtrements des tuyaux où circulent l’ordure et les gaz, aux embrouillaminis de fils qui transmettent fausses lumières et conversations frauduleuses, aux souterrains grouillant de rats et de travailleurs harassés qui rentrent chez eux retrouver la femme fripée, les enfants geignards, le vin frelaté, les programmes débiles sur les écrans.
L’oeil en scalpel détache les strates de l’espace feuilleté sur les parois délaissées. On s’insinue par ces fissures, tel un mimi australien à travers ses falaises, jusqu’au temps du rêve avec ses orgues et bondissements. Cette usine désaffectée, c’est la grotte de Fingal, la mosquée d’Omar ou d’Ibn Touloun. Ce terrain vague dévoré de bulldozers, nous propose dans ses monceaux les témoins archéologiques des 20 dernières années plus ignorées encore que les millénaires prestigieux. Modeste Christophe Colomb débarquant d’une grinçante Santa Maria de tôle et plastique, j’écarte les sargasses pour en extraire idoles et inscriptions.
Des échelles se dressent entre échafaudages et démolitions, lambeaux au vent comme des banderoles de manifestations, qui nous permettent de grimper jusqu’aux passerelles de nuages et d’y suivre, tels des anges gardiens en haillons bigarrés de coulures et pulvérisations, les escapades des jeunes aventuriers à la recherche des Monts de la Lune et des sources du Nil, faisant escale à Chypre, Aden, Harrar et Warambot, après les 400 coups en Ardennes, Paris, Bruxelles, Londres, Stuttgart et jusqu’à Java, dans la saison des illuminations et du mauvais sang, depuis les villes jusqu’à d’autres villes, nouvelles villes, textes nouveaux, lettres nouvelles, alchimie de la coïncidence entre ville et désert, sphère et pyramide, science et silence, profondeur et surface, adieux et retours.
Les rideaux
du théâtre urbain s’ouvrent tout autour du chercheur, et d’autres
rideaux encore jusqu’à celui du ciel nocturne, jusqu’à ceux
des chaînes éternelles. On arrache un grand emplâtre
de sottise avec un bruit d’applaudissements, de traînées de
poudre et congrès d’oiseaux.
La neige tombe sur le boulevard. L’éclat des cuivres, le battement des caisses, les volutes des bannières et des ritournelles; jambes et biceps, maillots et plumes, grelots et serpents. A grand renfort de haut-parleurs et de roulements, les proclamations balaient la foule qui s’amasse emmitouflée, les automobiles qui ralentissent en joignant leurs klaxons à la fanfare, et les enfants pâlots qui tirent les mains de leurs mères pour les entraîner vers les comptoirs à pralines et berlingots.
Le coup du fouet qui cingle sur la sciure pour que le cheval hennissant bondisse, des frissons de plaisir moirant sa robe; et hop!
Tout différemment des virtuoses du parapente ou de l’aile delta, réalisant leurs rêves d’être des oiseaux dans leurs douces virevoltes planées au long des falaises; ici non point des ailes, mais le plongeon; pas de nageoires non plus; c’est comme s’il n’y avait plus d’élément porteur; on apprivoise le vide; on joue avec la gravitation tels des comètes ou satellites à trajectoires torsadées, s’enroulant autour des abîmes, creusant des coquilles dans le vertige; avec la poigne de l’ami qui vous reçoit, amarré à son trapèze comme un navire aux bornes de son quai.
La nostalgie dans le bâillement, l’ennui mortel dans la patte griffue qui se dresse avec lenteur; et pourtant une certaine tendresse pour le persécuteur, car comment ne pas s’attacher à lui à partir du moment où le monde entier vous a fait faux bond?
Hors du cercle magique, dans l’envers du décor, les puanteurs et les parfums, fumées et fumets, radiateurs paraboliques ou braseros, une sorte de silence grumeleux, visqueux, aussi loin que possible de celui crissant qui, sous la tente ou la verrière, précède les crépitations des paumes et les bravos. Peignoirs; on se maquille et démaquille. On se change; on sirote en vitesse un petit café; on dérobe une caresse; on nettoie sans cesse, astique, répare, reprise, repasse, répète; on s’exerce, on respire un peu, fume une cigarette en cachette; on parle des enfants, de leurs études, exploits, espoirs. Sauront-ils fuir cette fuite, voyager hors de ce voyage, se mettre en marge de cette marge? Et puis les prochaines étapes: celles qui sont déjà bien connues, celles que l’on va découvrir; les nouveaux venus, et parmi les vieux compagnons ceux qui sont obligés de changer de spécialités, même de prendre leur retraite.
Mais voici les sifflets, signaux. C’est à nous; un dernier coup d’oeil pour vérifier le boutonnage et le rimmel. Une grande inspiration avant de franchir la grille du trac; et c’est l’oeil du cyclone où l’on jongle avec les murmures qui éclosent comme les fleurs des lointaines Pâques.
La tristesse de la royauté bafouée, la force vaine, l’exil sans issue, tout ce qui était grandeur devenant lourdeurs dans de dérisoires imitations de l’espèce dominante, qui provoquent parfois de la honte chez les plus sensibles.
La démarche hésitante et légère à la fois; les souliers traînant et baillant; l’accent mêlé de tous les faubourgs, toutes les provinces, tous les étrangers, les ailleurs; la bouche pleine de lapsus, les poches pleines de surprises: un tout petit violon, une cravate interminable, un bocal avec poisson rouge vivant; les chapeaux roulant et sautant pour se percher enfin comme des hirondelles sur les traverses des bras; toute l’humiliation de la misère urbaine dans les replis de ces énormes pantalons flottants, et tout le besoin de changer la vie dans les capucines ou carreaux criards de la chemise aux pans débordants; avec la culbute inévitable au bout du parcours hasardeux et miraculeux.
Tant de sequins, paillettes et bijoux que le corps tout entier est devenu miroir et renvoie les rayons des projecteurs en les modulant au passage des massues, assiettes et verres; voici que les chaises s’en mêlent et les tables, tout le mobilier de la roulotte ou de la maison, et même des poignards affûtés, torches enflammées, de telle sorte que tous les gradins palpitent dans une seule ondulation comme un baiser de lueurs dont nul n’est exclu.
Avant
de retrouver la neige dans la nuit.
RETOUR DE TOKYO
Les
yeux encore fourmillants des murmures optiques à l’orée de
la forêt des idéogrammes dont je tentais d’explorer les premières
sentes, compagnon d’études de ces enfants à cheveux si noirs
et chapeaux bouton d’or, qui ouvraient si bravement leurs petits parapluies,
après avoir essuyé leurs pinceaux à la fin de dures
heures de calligraphie, je n’en reviens pas d’être capable de lire
toutes les inscriptions, de retrouver non seulement mes lettres mais ma
langue.
Quelle familiarité dans ce métro parisien! Plus besoin de retenir les caractères à 14 ou 15 traits pour savoir quelle somme je dois introduire dans la fente afin d’obtenir le ticket convenable, ni la couleur de la ligne pour parvenir jusqu’au bon quai. Et comme les trains sont courts ici! Comme la foule est clairsemée même aux heures de pire affluence, contrairement à ce que je croyais! Par contre mon regard est à la hauteur des autres; je suis plongé dans cette masse alors que j’émergeais là-bas. Et je me prends à regretter l’incessant cliquetis des poinçonneurs virtuoses.
Brusquement la criaillerie caractéristique des établissements de pachinko. Même les clignotements, étincellements et grésillements. Leur maffia viendrait-elle jusqu’à nos cantons ? Serions-nous déjà contaminés ? Mais ce n’est qu’une illusion. Je traverse bien un quartier de plaisir comme on dit, et je pourrrais découvrir dans une de ces ruelles aux plâtres lépreux des antres pleins de billards électriques, enluminures de nos mythes modernes, avec leur faune de desservants nerveux et hagards; mais je chercherais en vain autour ce qui faisait mon vrai plaisir dans cet éclairage: le bicyclistes portant d’une main sûre, en équilibre au-dessus de leur tête, des échafaudages de plateaux de repas à bols de soupe conservée bien au chaud sous leur couvercle, ou l’émerveillement d’une menue jeune fille devant un jardin-bouquet à deux pas du bastringue, entre deux maisons de bois gris.
Je retrouve l’ordonnance des grands magasins qui ont si peu changé depuis mon enfance, la façon de plier les papiers d’emballage. Pas la moindre difficulté pour découvrir le rayon, l’objet que je cherche, ou du moins savoir qu’il n’y en a pas. Et dans les restaurants, quelle aisance ! On est sûr d’y avoir toujours, sinon de la place, mais, une fois admis, des chaises et quelque espace pour les bras, toujours le petit outillage occidental pour piquer ou trancher, la corbeille de pain. Mais si jamais parvenait à mes narines une odeur d’anguilles en train de griller, alors, tel un rat de la ville de Hamelin suivant son joueur de flûte, avec quel plaisir, oublieux de toutes tentations courantes, je me faufilerais pour aller en grignoter quelqu’une debout au coin d’un trottoir, ou assis tant bien que mal sur le sol souple devant mes baguettes et mon bol de riz.
Vous me direz qu’il y a bien des restaurants japonais à Paris ou Genève et que quelques-uns sont excellents, mais on n’y entend pas l’aspiration des nouilles au sarrasin, et surtout il n’y a pas cette variété d’officines qui vous sollicitent, serrées les unes contre les autres dans leurs corridors ou passages. On s’y régale surtout de nostalgie, comme dans les restaurants français là-bas; encore que l’accent japonais dans la présentation des plats leur ajoute un charme dont on ne cherche plus à se libérer. Un soupçon de vulgarité alourdit pour moi toutes les tables que les guides spécialisés décorent de leurs plus honorifiques étoiles.
Et j’entendais
même la cloche d’une église épiscopalienne parmi les
chants d’oiseaux et les cris des enfants dans mon petit quartier tranquille
préservé des klaxons, timbres et sirènes. Aussi dans
la résonance du bronze le plus catholique je guette l’intrusion
des vagues d’un gong bouddhiste ou des échelons d’un maillet shinto.
Quant au bruit des avions, il m’entraîne toujours par-delà
montagnes et mers, faisant sonner non seulement l’appel de mes retours,
mais celui des pays où je ne suis encore jamais allé. Même
le crissement d’un freinage sous la pluie est parfois le talisman qui m’ouvre
à l’enchantement d’un jardin que je croyais avoir déjà
vu, mais qu’il me faudra revoir autrement, car j’espère toujours
en une prochaine fois.
J’ai eu 17 ans le 14 septembre 1943
c’était la guerre et plus précisément l’Occupation
dont on ne savait nullement quand elle finirait
le couvre-feu la pénurie le froid qui reviendrait l’hiver
tel qu’il nous faisait déjà frissonner en pleine fin d’étéJe venais de passer mon bac de philo je m’apprêtais
à préparer sans enthousiasme le concours d’entrée
à une impressionnante et sarcastique école
j’étais dans de drôles de vacances moroses
comme on avait parlé de la drôle de guerreJ’étais maigre timide plutôt sale je recherchais
les coins solitaires pour méditer pourtant
rien au fond ne m’effrayait tant que la solitude
voulant être ailleurs tout en étant proche
j’étais toujours loin tout en restant làJ’étais naturellement tourmenté par mon sexe
cherchant dans toutes directions comme une boussole affolée
de par mon éducation d’enfant sage un peu sournois
j’étais comme le jeune roi des Indes noires aux 1001 nuits
la moitié de mon corps glacé de vénéneux marbre noirPeu de livres pour ainsi dire pas de revues
le mensonge l’ignominie partout pires qu’aujourd’hui
oui décidément pires que même aujourd’hui
en cette affreuse fin de siècle où tant d’espoirs s’écroulent
dans les arrangements des marchands de canonsJe me cachais de mes compagnons de bagne pour bricoler
maladroitement à défaut des ailes d’Icare
avec l’encouragement d’un complice ou deux
un frêle radeau de phrases afin de nous glisser
sous les chaînes mortelles tendues de rive en rive
Confidentiel:
avec un
ciel de Noël au balcon
présageant
des Pâques au tison
ce fut
pour beaucoup une fête au fond de son lit
avec une
grippe spécialement virulente
On jette au panier à linge sale les chemises de soie, écharpes, serviettes et chaussettes fines. On brosse les vestons du plat de la main, remet les pantalons dans leurs plis, raccroche les robes longues à leurs cintres et range les kimonos dans leurs emballages à lucarnes. On ramasse les bouchons de champagne sous les fauteuils, rassemble les bouteilles vides pour les conteneurs spéciaux, trie les papiers-cadeaux: d’un côté ceux qui sont encore assez présentables pour une autre fois, de l’autre ceux qui ne peuvent qu’alimenter un prochain feu dans la cheminée. On dénoue et renoue les ficelles, surtout celles de couleur et en particulier les dorées, on empile les boîtes, vide une première fois la machine à laver la vaisselle pour la remplir aussitôt; et il faudra au moins une troisième fois.
On rince
la théière et la boule à thé, filtre avec la
passoire les feuilles des infusions, essuie les cendriers, gratte les bougeoirs,
suppute le nombre de repas que l’on pourra organiser avec les restes, peste
contre les absents, se désole des empêchements des excusés,
s’amuse de certains participants, s’applaudit d’autres, envie la forme,
le talent, l’élégance ou l’esprit de tel ou tel. On s’étire,
fait craquer ses articulations, bâille, examine dans le miroir les
veinules qui rougissent le blanc des yeux, cherche dans l’armoire à
pharmacie les pastilles effervescentes pour les plonger dans un verre d‘eau.
Échos des danses
plis dans les coussins
fonds de verres
kleenex froissés
taches sur les nappes
fumées refroidies
miettes sur les tapis
mégots rougis
gants oubliés
parfums des femmes
On
se remémore les discours, les conversations, tout le virevoltement
des papillons du soir. Mais que de flou déjà dans tout cela!
Il aurait fallu les enregistrer. Était-ce la jeune duchesse ou le
chirurgien qui nous a parlé du sculpteur ? Mais n’était-ce
pas plutôt du musicien puisqu’il a été question d’un
concert où était allé l’architecte qui nous en avait
conté les curieux incidents chez l’ornithologue ? Au fait cet architecte
est-il venu ou non ? Chaque fois on se dit qu’il faudrait faire signer
les gens comme chez certains. Ce qui est indubitable, c’est que sa femme
était là, en discussion très animée avec cet
ambassadeur (de quel pays d’Amérique latine au juste ?) qui avait
été amené par l’éditeur un peu trop convaincu
du plaisir que cela ferait à tout le monde. Que ce soit de l’un
ou de l’autre, on en découvre tous les jours de toutes les couleurs,
même chez ceux que l’on croit assez bien connaître. Il s’agissait
du musicien, j’y suis maintenant. Quant au sculpteur, c’était non
pas le chirurgien qui nous en parlait, mais le biologiste; en tous cas,
ce ne pouvait être avec la duchesse, car toute délurée
qu’elle soit (et quel coup de fourchette !), elle n’a jamais pu s’intéresser
à une oeuvre d’art postérieure au Directoire. Pour les deux
siècles précédents elle est assez fine, mais déjà
le style Empire lui pose des problèmes. Ce devait donc être
sa cousine la vicomtesse, qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes
d’eau (la consanguinité de ces vieilles familles...), bien qu’un
peu plus âgée, et qui s’entend comme pas une à colporter
les potins, parfois les ragots. Elle y met d’ailleurs beaucoup de goût,
ne choisit que des victimes de premier choix. Sans la moindre méchanceté
au demeurant, même si parfois les conséquences sont un peu
dramatiques, ce qu’elle est la première à regretter.
Aldebert déteste Julien, ne s’en cache pas, le proclame sur tous les toits; l’autre le lui rend bien; cela ne les empêche pas, lorsqu’ils se retrouvent en société, de s’esclaffer comme deux camarades qu’ils ont été dans un distingué collège de Jésuites. Par contre l’animosité d’Eustache envers Gustave est plus feutrée; ils font partie non seulement du même mouvement politique, mais de la même tendance, des mêmes instances, se sont toujours poussés l’un l’autre en se décernant des louanges hyperboliques à tel point qu’elles ont mis à certains la puce à l’oreille, mais qui n’en ont pas moins atteint leur but manifeste. C’est monnaie courante, nous dira-t-on. Impossible pourtant de se tromper à tels regards dans les coins les moins éclairés, lorsqu’ils s’imaginent à l’abri de l’observation et que l’alcool assouplit leurs cuirasses. Quelle haine indubitable soudain! Ruminée, mijotée, engraissée. Pour la plupart de ceux qui s’en sont aperçus, la racine est la jalousie; leurs deux femmes, il est vrai, sont fort belles, s’habillent et maquillent admirablement, rivalisent comme maîtresses de maison, poursuivent brillamment leur carrière, l’une de harpiste, l’autre de psychothérapeute. N’y aurait-il pas là de quoi organiser quelques exquises parties carrées, disent les plus superficiels ? Mais ceux qui les connaissent depuis le plus longtemps, laissent entendre, non certes par des récits, mais par d’étranges silences, qu’il y aurait eu quelque liaison très intime et qu’un jour il faut s’attendre à quelque immanquable éclat sanglant.
C’est gentil d’être venu. - Il faudra recommencer çà. - Nous avons étés si heureux de faire votre connaissance. - Ne manquez pas de me rappeler ma promesse. - Si jamais je puis vous être de la moindre utilité... - Nous vous attendons sans faute la semaine prochaine. - Il faut absolument que nous vous le fassions rencontrer. - Quand on pense que nous avons entendu parler de vous ici depuis si longtemps, et qu’il a fallu attendre jusqu’à cette nuit pour qu’enfin nous puissions vous exprimer de vive voix notre admiration, notre reconnaissance, notre... - Prenez soin de vous. - Faites-nous signe au plus tôt. - Ne nous laissez pas languir si longtemps. - Vous n’avez pas changé. - Vous non plus. -Il n’a pas changé. - Un peu de ventre... - Elle n’a pas changé. - Quelques cheveux gris. - Elle se teint. - Ils n’ont pas changé. - Toujours aussi jeunes! - Comme ils ont changé ! - Méconnaissables. Il est vrai qu’il y a si longtemps... - Je t’avoue qu’au début je l’ai prise pour sa mère. - Je n’arrive pas à retrouver son nom, mais nous l’avions rencontré, tu sais bien, chez ces gens; cela me reviendra.
C’était hier. On ne peut même pas dire cela. C’était ce matin. C’était il y a quelques heures. Mais une faille nous en sépare comme si un séisme l’avait ouverte brusquement. Toute l’armée des soucis dont la rumeur avait été couverte par l’agitation de cette veillée, rampe et grouille ouvertement désormais, tirant çà et là des salves d’alarme en pleins buissons de malaise et tiraillements. C’est le temps des déclarations d’impôts qui approche, des consultations de conseillers fiscaux, des tiers provisionnels et de toutes ces tracasseries administratives absurdes et entièrement nocives qui se perpétuent, se compliquent et s’incrustent dans notre société si mal faite, et tout cela pour les privilèges de quelques-uns qui les défendent farouchement, puissants ou sous-fifres, alors que par ailleurs ils sont tout aussi malheureux que nous.
Et tout
ce qui concerne notre corps qui fonctionne si mal aussi. L’agenda est déjà
rempli de rendez-vous chez le dentiste, le kinésithérapeute,
le cardiologue. Encore s’il ne s’agissait que de nous, mais la famille,
les amis, on a l’impression que le monde entier se remet à geindre,
à trembler, à maudire, à compter ses sous, à
se résigner, à chercher l’oubli jusqu’aux prochaines fêtes.
Quels
sont vos projets pour l’été ? - Qu’écrivez-vous en
ce moment ? - Et vos enfants ? - Et vos parents ? - Et vos amis que nous
avions rencontrés au Brésil ? - N’était-il pas question
d’un voyage en Nouvelle-Zélande ? - Le déménagement
est pour bientôt ? - Il faudra que vous nous donniez votre nouvelle
adresse. - Du côté des compagnies d’électronique, quelle
est l’évolution probable ? - Votre opinion sur le yen ? - Ceci tout
à fait entre nous. - Naturellement. - Vous me comprenez. - Cela
va sans dire. - Une divulgation prématurée... - Je suis un
tombeau. - Vous ne croyez pas si bien dire. - Vieux farceur. - Pas si vieux.
- Quelques belles années encore pour louvoyer. - Pour surnager.
- Trafiquer. - Si jamais j’ai un tuyau sûr, je vous en ferai profiter.
- On n’est jamais trop prudent. - Charmant renard. - Exquis coquin. - Une
relation à entretenir. - Il a ses bons côtés. - On
n’est jamais trop méfiant.
Pendant ce temps tout un immense espoir à l’Est s’écroule définitivement par plaques dans la poussière, la puanteur et le froid, dans l’enthousiasme et la disette, à cause de la sottise, de la routine, l’inculture, la prétention, le manque d’imagination, la jalousie, la peur, la police, la sclérose des bureaux et armées, le mensonge et même parfois l’ignominie, la folie furieuse, la torture et le sang, aux applaudissements de ceux qu’il ne menaçait plus depuis déjà longtemps. Soulagement certes, et comme on participe à cette liesse, à cette respiration retrouvée, libérés du même coup nous aussi comme tous ces forçats d’hier ! Mais comment avons-nous pu laisser tout cela si mal tourner ? Quelle paresse aussi de notre part que de nous contenter comme tant d’autres de nous appuyer sur de vieux textes vénérables certes, admirables parfois, mais prétendument scientifiques, comme si la science existait, comme si elle n’était pas toujours utopie, comme si le discours scientifique n’était pas toujours et heureusement à venir; nichant dans ces vieux textes au lieu de les remettre perpétuellement en question, les confrontant à d’autres tout aussi vénérables, plus admirables encore parfois. Maîtres que nous avons tant aimés, comment avez-vous pu nous trahir à ce point ?
Ce n’est pas seulement d’une nouvelle année que nous avons besoin
mais d’un nouveau siècle et même d’un nouveau millénaire
et nous n’avons certes pas trop de toute cette décennie
pour nous apprendre à tourner cette écrasante page
tout le papier du monde est devenu béton
qu’il s’agit de meuler en fleur de farine
Entre temps
la vie quotidienne
avec sa grise mine
ses épines et aigreurs
nous reprend
comme des nouveau-nés
dans ses bras maigres
de vieille édentée
bancale épuisée
pour nous bercer
avec sa voix
éraillée enrouée
une dentelle
une ruine de voix
comment cela
peut-il durer
puis nous accomplissons
nos gestes habituels
comme si c’étaient
des vagissements
Malgré les bombes,au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir,
selon Rimbaud,
malgré les bérets, les discours,
il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée,
selon Apollinaire,
malgré les bottes, les chars, les missiles,
il y a une horloge qui ne sonne pas,
malgré les incendies, la télévision, les bombes, les alertes,
il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient des étoiles,
malgré les plaies et les déclarations, malgré les drapeaux, les incendies, les trahisons, la télévision et encore les bombes,
il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches,
malgré les hontes, malgré les discours, les déclarations, malgré les chars, les casques, les missiles,
il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour,
malgré les famines, malgré les fièvres, les frissons, malgré les ruines, les rodomontades, les explosions,
il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte,
malgré les brûlures, malgré les fanfares, les drapeaux, malgré les destructions, les cadavres, les gémissements,
il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi,
malgré les incendies, malgré les sirènes, la télévision, les bombes, les grondements, malgré les hontes,
il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le sentier en courant, enrubannée,
malgré le pétrole, les mensonges, malgré la peur le froid, le bruit, malgré les arrestations,
il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants,
malgré les déclarations, les bourreaux, malgré les supplices, les famines, les terreurs, malgré les agonies,
il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois,
malgré les canons, les lâchetés, malgré les abominations, les fanfaronnades, les tremblements, malgré la boue,
il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne,
malgré les épouvantes, les explosions, malgré les brûlures, les trafics, les chars, malgré les fureurs,
il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse,
malgré les fanfares, les conflagrations, malgré les trappes, les missiles, les charognes, malgré, quand on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse,
il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales;
ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront,
car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité,malgré les drapeaux, les vaisseaux qui ont emporté au loin les bien-aimées, les gémissements, les brutalités, les incendies, dans le ciel les hélicoptères parmi les lueurs atroces de la DCA, les craquements, les coups, les trahisons, les sous-marins de tout bord qui en veulent à nos amours, les sirènes, les humiliations, les paniques, mille petits sapins ou palmiers brisés par des éclats d’obus autour de nous, les grondements, les cris, les hontes, les engagés qui passent aveuglés par les gaz, les roulements, les oriflammes, les alertes, le fait que l’on ait tout haché dans les boyaux, le pétrole, les dévastations, les mensonges, les lettres qui tardent, les traîtres, les hurlements, les bérets, dans leurs porte-cartes plusieurs photos de leur amour, les profiteurs, les puanteurs, les scandales, les prisonniers qui passent la mine inquiète, les putréfactions, les accapareurs, les cendres, les batteries dont les servants s’agitent, les épidémies, les infamies, les tortures, la télévision, et toujours les bombes,
il y a les nuages, les merveilleux nuages,
malgré les vaguemestres qui n’arrivent plus du tout au trot par le chemin de l’Arbre isolé, qui ont complètement changé de nom, d’allure et de monture,
il y a les Illuminations et les Calligrammes,
malgré les bourreaux, pancartes, discours, banderoles,
il y a l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau couleur d’or,
malgré les espions qui, dit-on, rôdent par ici invisibles comme le sable de l’horizon dont ils se sont désespérément revêtus et avec lequel ils se confondent,
il y a les lichens figurant les haleines, pierres et flammes,
malgré les défilés, supplices, poisons, famines,
il y a les cinq doigts de la main avec les ongles, les six faces du dé avec leurs chiffres, les sept pulsions capitales avec leurs emblèmes,
malgré les soldats qui la nuit scient des planches pour les cercueils,
il y a la suite, et la série, et le reste, et les autres, et les refusés, les oubliés, les imprévus, les j’en passe, et j’en passe,
malgré les pillages, bottes, pollutions, ignominies,
il y a l’ouverture du monde que l’on veut toujours nous cadenasser,
malgré les cimetières pleins de croix ou de croissants,
il y a l’astronautique bien tard, mais bientôt, vous verrez, bientôt, qui va reprendre,
malgré les lâchetés, nausées, déflagrations, gémissements,
il y a que je suis monté jusqu’au givre ce matin,
malgré les tombes partout de-ci de-là,
il y a le désert qui retrouvera ses bruits propres,
malgré les sirènes, glas, humiliations, supplications, la télévision et encore et toujours les bombes, et on n’en finira donc jamais, et quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui nous chasse,
il y a qu’un jour, on ne sait encore quel jour, après tous ces fracas et secousses, il y aura un peu de silence entre amis autour de quelque boisson,
malgré...
L’oeil du trafic soudain paralysé par une embolie
cligne en lançant des rayons dans tous les ailes
du moulin urbain qui blute sa farine de bruit
toutes les vitres du carrefour se couvrent de buée
toutes les bielles dans leurs moteurs grillent leur graisse
tous les marteaux des coeurs métalliques frappent
sous les cubes de nos crânes qui cherchent un angle
pour soupirer souffler un peu entre les lames
du raz-de-marée de goudron haletant et de limaille
avec son écume d’insultes et les étincelles de ses baisers
VINGT-ET-UNE
LETTRES À FRÉDÉRIC-YVES JEANNET À PROPOS
DU MEXIQUE
LE FANTÔME DE L’INCA GARCILASO REGARDE PAR-DESSUS L’ÉPAULE DU PHOTOGRAPHE
Tu ne croyais pas cela possible jeune regard avide
né dans ce continent couvert de livres où je suis mort
ces pics ce ciel ces forêts ces cactus ces énormes éboulis
vêtus de longues épines grises souples et emmêlées
comme des toiles d’araignées bouleversées ou une toison de poussière
ces condors pumas vigognes colibris et perroquets
ces terrasses pierres chemins céramiques métaux
ces tissus mélodies processions et misèresTu ne te doutais pas que j’étais là pour te conduire
taciturne comme les paysages de mon enfance
et mon peuple qui perdure à travers tant d’horreurs
t’inspirer cadrage et déclic pour les délicates machines
que nul n’aurait crues possibles en mon époque
ou pourtant nous allions de surprise en surprise
rappelé à la vie et la vision par ton ivresse de découverte
et tes questions aussi passionnées que celles que j’avais poséesQuand j’avais 16 ou 17 ans à Cuzco dans la maison de ma mère
délaissée par le gouverneur à qui je dois mon nom
à son frère Don Francisco Huallpa Tupac Inca Yupanqui
l’un de mes rares parents indiens réchappés de la boucherie
du traître et fratricide Atahuallpa son crime lui profiterait
bien peu de temps étranglé par ordre du vice-roi chrétien
son empire entièrement détruit ayant retrouvé toute sa noblesse
quelques années avant ma propre naissanceInca mon oncle puisqu’il n’y avait point d’écriture chez vous
pour garder trace du passé que connaissez-vous
de l’origine et du commencement de vos rois
là-bas les Espagnols et les autres nations voisines
savent par leurs livres d’histoires divines et humaines
quand ont commencé à régner leurs rois et les autres
et les changements des empires jusqu’à supputer
depuis combien de milliers d’années Dieu créa le Ciel et la TerreMais vous qui en manquez quels souvenirs
avez-vous de vos antiquités quel fut le premier Inca
quels étaient son nom et son origine
de quelle façon commença-t-il à régner avec qui
avec quelles armes a-t-il conquis ce grand empire
quelle est la généalogie de nos exploits
et comme il m’avait dit neveu je te le dirai avec plaisir
à toi de l’écouter et de le garder dans ton coeurCe qui a été l’origine du livre que j’ai publié
50 ans plus tard à Lisbonne sous le titre Commentaires Royaux
récapitulant mes souvenirs après toute une vie d’aventures
dans la tranquillité durement conquise de l’Andalousie
près de la mosquée où je suis enterré passée depuis peu
à un autre culte comme notre temple principal
dont le grand soleil d’or fut perdu au jeu en une nuit
par le capitaine espagnol à qui il était échu en partageAinsi tu as bien mérité que je t’appelle mon neveu
bien qu’il n’y ait sans doute aucune goutte du sang
de mes ancêtres solaires dans le tien et pourtant qui sait?
puisque c’est à toi que je dois d’être revenu secrètement
pour m’émerveiller et me lamenter à travers tes images
dans ce qui était pour moi le vieux monde
mais que je veux bien appeler le nouveau comme tous ceux
de cette langue paternelle qu’il m’a bien fallu adopterEt de toutes les autres langues de l’Europe comme la tienne
dans les plaines du Nord que je n’ai jamais vues
car ayant perdu la plupart de mes croyances chrétiennes
dans ma survie fantôme aussi bien que ma mère celles de nos ancêtres
je cherche comme toi dans notre douloureux métissage
par-delà tous ces visages implacablement résignés
par-delà toutes ces fêtes imperturbablement possédées
une nouvelle façon de nous rendre à notre état primitif de fils du Soleil
I)Quand leurs bannière flottant enfin
sur l’Alhambra tu es allé trouver
les Rois catholiques pour leur parler
du grand Khan roi des rois des Indes
et qu’ils se laissèrent convaincre par ton idée
d’aller vers l’Orient par le chemin d’Occident
et te firent partir avec trois navires depuis Palosà la recherche non seulement de la lointaine île
de Cipango où miroitait l’or mais aussi
de la cité de Qinsai la plus populeuse
qui fût au monde où l’on pouvait
disait-on goûter tant de plaisirs
qu’on s’imaginait être au paradisalors au continent de la stupéfaction
il y avait une ville dite Tenochtitlan ou Mexico
construite sur des canaux autour d’un rocher
où un aigle tenant dans son bec un serpent
s’était posé sur un cactus
et déjà derrière
l’horizon du temps couvaient des déportations
des cathédrales des épidémies
des gratte-ciel et des catastrophesII)
Quand tu cherchais non seulement l’étrange île
de Hondo où l’or couvrait les toits des palais
disait-on mais aussi la cité de Hang-Tchéou
avec ses douze mille ponts arqués
sous lesquels passaient aisément
au-dessous des voitures et des chevaux
les plus gros bateaux sans mâts
alors
au continent de l’ensorcellement il y avait
dans la ville sous les deux grands volcans
une enceinte crénelée entourant les temples
principaux dont celui double d’Uitzilipochtli
colibri de la gauche et de Tlaloc dieu de la pluieet déjà derrière l’horizon du temps
couvaient usines explosions
universités révoltes et fouillesun jour après trois semaines de navigation
dans l’inconnu vers la direction interdite
la terreur s’empara de tes marins
qui commencèrent à se révolter
et tu ne réussis à les maintenir en obéissance
qu’en leur débitant des mensongesIII)
Au continent de l’interrogation il y avait eu
dans la ville des jardins flottants le sacrifice
de vingt mille prisonniers en quatre jours
pour consacrer la reconstruction de ce templeet déjà derrière l’horizon du temps couvaient
des orages des explorations des massacres
des découvertes et des exterminationscinq ans avant que t’apparut dans la distance
aux cris de Terre Terre l’île de Guanahani
dans les Bahamas que tu nommas San Salvador
avec des Indiens nus peints en brun ou en blanc
bien faits ignorants du fer et des armes
qui t’apportaient dans leurs pirogues
du coton des perroquets des pagaies
et même un peu d’or croyant qu’avec tes hommes
tu étais descendu du ciel
alors que tu cherchais
l’étonnante île de Nippon où le pavage des chambres
aurait été couvert d’or et aussi la cité de Hang-Zhou
avec ses dix places principales de deux milles de tour
une infinité d’autres disait-on et de grandes maisons
de pierre pour y loger les marchands d’outre-merIV)
Déjà derrière l’horizon du temps couvaient
des inventions des mensonges des reconstitutions
des naufrages et des espoirs
quand baptisant
l’une après l’autre Sainte-Marie de la Conception
puis la Fernandine et Isabelle dont la verdure
te rappelait le mai andalou avec ses arbres
fruits herbes et pierres aussi différents
de ceux que tu connaissais que le jour de la nuit
le chant des oiseaux te faisant désirer
de n’en plus jamais partir
à la recherche
de la surprenante île du Japon où les fenêtres mêmes
étaient en or ou de la cité du lac de l’Ouest
avec ses marchés où l’on trouvait toujours disait-on
cerfs chevreuils perdrix faisans cailles
et mille sortes d’oies et canards
avec des abattoirs de bétail pour les richesalors au continent de la mise en question il y avait
dans l’enceinte sacrée de la ville des fleurs sanglantes
rangés soigneusement comme des livres
dans une bibliothèque d’un monastère de Gênes
les 136 000 crânes des sacrifiés humainsV)
Quand tu cherchais obstinément l’incroyable
île du mont Fuji suintant de perles rouges
disait-on et la cité du mascaret d’automne
où l’on trouvait toujours sur les marchés
d’énormes poires blanches à l’intérieur
comme fine fleur de farine et très odorantesalors au continent de la révélation il y avait
à Tlatelolco près du nid de plumes précieuses
des marchands d’or gemmes plumes étoffes
broderies esclaves poteries et fourruresaprès être rentré à la cour en triomphateur
tu es retourné dans ton Hispaniola
pour y trouver ton premier établissement
incendié la garnison exterminée
pourtant tu as commencé à y planter
céréales et vignes exploiter l’or
et décidé d’utiliser les cannibales
comme esclaves à vendre en échange de bétailtandis que déjà derrière l’horizon du temps
couvaient des humiliations et des arsenaux
destructions laboratoires et déceptionsVI)
Quand au cours de ton troisième voyage
tu abordas enfin au continent américain
mais sans t’en apercevoir le prenant
pour une île alors que tu considérais Cuba
comme une péninsule de l’Asie pensant frôler
le paradis terrestre montagne sur la Terre
semblable à un téton sur le sein d’une femmedéjà derrière l’horizon du temps couvaient
des sciences des vengeances des hôpitaux
des haines et des musées
en ces Indes
insoupçonnées il y avait au marché
de Tlatelolco des marchands de volailles
de lièvres et de miel ragoûts confiseries
tabacs chocolats parfums papiers teintures
couteaux d’obsidienne pour sacrificestoi rêvant encore à cette invraisemblable
île des sources chaudes où auraient mûri
les pierres précieuses et à la cité
de la colline aux phénix où l’on fabriquait
et vendait toujours à la température désirée
toutes sortes de vin de riz aux épicesVII)
Tandis que tu cherchais toujours
l’énigmatique île des éventails
dont nul n’aurait pu énumérer
les richesses mais aussi la cité
des 12 portes avec ses courtisanes
somptueusement vêtues et parfumées
dans des maisons délicieusement décoréesles Rois catholiques émus par les plaintes
des malcontents rentrés en Espagne
et de tous les envieux ont envoyé
le commandant Bobadilla pour te remplacer
comme gouverneur et te mettre aux fers
puis t’ont rappelé auprès d’eux te laissant
enfin repartir pour une quatrième aventureet déjà derrière l‘horizon du temps couvaient
des incendies orchestres et engloutissements
des astronefs et écrasements
alors
au continent de la décantation il y avait
sur le marché de Tlatelolco entouré d’arcades
plus grand que toute la ville de Salamanque
des juges et des agents pour surveiller le trocVIII)
Au continent de la révolution il y avait
autour de la ville du dieu sombre d’immenses
pyramides édifiées par des peuples anciens
dont on se demandait s’ils n’étaient pas des dieuxquand toi cherchant toujours la mystérieuse
île du miroir sacré dont nul n’aurait su
conter les mérites et la cité des grottes sculptées
aux courtisanes si habiles que les étrangers
disait-on qui en avaient joui une fois
rentrés dans leur patrie ne songeaient
qu’à y revenir
lors de ton dernier voyage
une terrible tempête éclata dispersant
tes navires au cours de la nuit et toi
sur le point de mourir de désespoir tel Job
te voyant interdire l’accès de cette terre
que tu avais trouvée au prix de sueurs de sang
et d’autres ouragans t’ont malmené
tout au long de l’isthme centraldéjà derrière l’horizon moutonneux du temps
couvaient explications hurlements et expositions
des guerres civiles et des renaissancesIX)
Déjà couvaient larmes et multiplications
des gémissements des libérations
et des agonies
au continent de l’expérimentation
il y avait bien loin de la ville du retour
du Serpent à plumes d’autres ruines
des dessins gigantesques dans les déserts
de grandes villes somptueuses avec leurs routesquand tu cherchais désespérément l’inépuisable
île du Soleil levant dont nul n’aurait su
mesurer les audaces comme celles de la cité
aux six harmonies ou quiconque
pouvait louer des palais disait-on tout meublés
pour faire la fête et des bateaux palais flottantsalors dans la fièvre tu entendis une voix
très compatissante qui disait homme lent à croire
qu’a donc fait de plus pour Moïse ou David ce Dieu
qui t’a donné les Indes qui t’a confié les clefs
de la mer océane jusque là serrée
de si fortes chaînes ta vieillesse
ou même ta mort n’arrêteront pas
ton ultime exploit derrière l’horizon du temps
FENÊTRES SUR LE PASSAGE INTÉRIEUR
Les chercheurs d’or et de thé dressent leur campement entre les montagnes qui portent conseil. La fumée bave sur les sables du ciel; les feulements rident les marais d’automne. Des nuages de sang fondent sur les ravins; des forêts de soufre étendent leurs racines jusqu’aux coulées de lave blanche. Le vent va renverser les ruines et dégager les ossements entremêlés de verroteries et de fibres, puis la Lune sifflera le rappel des rapaces tournoyant au-dessus du sommeil des aventuriers, et certains d’entre eux sentiront son velours caresser leur ventre et son rhum chanter dans leurs yeux fermés tandis que leurs lèvres murmureront des prénoms de pays lointains dont ils espèrent un jour réentendre les cloches et les soupirs.
*
Vu d’avion le delta qui se perd dans les glaces. Les traîneaux sous les brumes boueuses, le Soleil qui se couche dans une déchirure lançant un dernier rayon d’appel dans la solitude en éclats. Marteler plus fort encore sur l’enclume de ma faim avec cette masse de fièvre que j’extrais de mes poumons en grès, déchaîner l’orage et fendre cette voûte sépulcrale où rodent les fantômes de mes persécuteurs. Dans mon blizzard, troupeaux en dérive, écoutez cette supplication: j’ai besoin de vos poils pour en tisser mes étendards et mes voiles qui claqueront là-bas soudain sur les geôles et les douanes moisissantes, de vos sabots pour fouir leurs ordures et leurs plâtres, de vos naseaux pour respirer parmi leurs miasmes, et propager l’incendie sur leurs bouches vers l’aube.
*
Sablier de l’hiver, les routes de la mer et du ciel avec leurs vagues, les strates de la terre et du feu avec leurs fossiles. Aurores boréales à coups de poings déchirant le silence de marbre. La barrière entre le pays du miroir et celui de l’encens. Soulevez doucement son loquet tandis que les tambours détournent l’attention des casques, et nous voici voyageant dans le gong parmi les corbeaux et les loutres.
*
Au carrefour des échos entre le prince des conserveries abandonnées et la reine des bûcherons, mouvements d’ailes devant l’horizon des teintures, péninsules et péninsules virant sous l’effort des saumons en foule tandis que le détroit s’épanouit entre les falaises de ronces; la proue sépare les oripeaux de paysages qui fermentent dans les chais des fjords. On roule parmi les nageoires et les troncs qui s’accrochent aux galets et racines, pour se retrouver mêlé aux algues rousses dans les bras des ogresses qui s’imaginent reconnaître en vous la respiration de leurs enfants perdus.
*
Attention, blanc navire sous les filet des chroniques d’antan, aucun enfant jaune ne joue plus sous les lumières du village où la poussière s’accumule sur les paillasses dans les chambres et la mousse recouvre les toits de tôle. La chute d’eau nourrit toujours les circulations de cuivre, mais les ampoules éclatent l’une après l’autre sous la pluie, et si quelqu’un surveille encore les appareils qui pourraient resservir quelque jour, il ne reviendra point pour les remplacer après sa tournée entre les regards des loups et des ours, revolver au poing, lampe au front comme un mineur, mais barricadera la porte de son réduit avec sa radio et son établi, attendant la relève promise. La plupart des caisses sont vides dans les réserves. Attention, blanc navire sous le poudroiement de tes lustres où ne manque pas un seul feu répercuté par les diamants des dames, les déceptions creusent un gouffre sous ton étrave, et le roi des morts attend son festin.
*
Le pavillon
claque dans l’écume, le hublot est couvert de givre, les pièces
de cuivre tintent sur le zinc, le capitaine raconte son voyage en Chine,
les Indiennes montrent leurs bijoux aux ambassadeurs de l’Orient français,
le chef mécanicien, astronome amateur, signale le passage de Jupiter
dans l’éclaircie au-dessus du glacier tandis qu’il remplit de chartreuse
verte les gobelets ciselés, les monstres marins sortent leurs museaux
pour répondre de leurs reniflements à la sirène qui
fait trembler les cordages; les écharpes se serrent autour des toux,
les crachats rejoignent les tourbillons, le médecin du bord ausculte
ses malades et les cuisiniers jettent leurs épluchures aux mouettes
qui crient.
Le malade imaginaire arrive à Naples. Il y rencontre le médecin volant qui le présente au grand Turc. Celui-ci charmé lui fait don d’un élixir dont l’absorption lui fait d’abord pousser sur tout le corps une épaisse toison frisée de couleur amarante, ce qui lui cause quelque émoi. Mais le médecin volant réussit à le raser assez proprement pour pouvoir faire filer à sa propre femme Frosine, si industrieuse et retorse, un étendard dont le grand Turc avait besoin pour son navire amiral. La peau d’Argan devient alors douce, chaude, lumineuse comme celle du cuivre, et il se retrouve en pleine santé dans toute la vigueur de ses vingt ans. La fille du grand Turc, qui regardait la scène derrière un écran chantourné, le désire alors en mariage, et son père en est enchanté. Il faut dire que Béline venait de mourir dans le voyage, étouffée par son propre venin. Les funérailles furent simples et les larmes discrètes. Deux personnes de toute beauté, figurant la musique et la danse, exécutent alors un petit divertissement pendant lequel elles vont chercher Louison grandie qu’elles couronnent de jasmins.
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Les femmes savantes venant d’apprendre que la Bibliothèque Nationale est en flammes se précipitent rue de Richelieu pour offrir leur aide aux pompiers tout à fait dépassés par l’événement. Débouche alors d’un boulevard une troupe de singes fort bien dressés à qui l’on a réussi à enseigner l’usage de la parole. Après quelques incantations et mômeries diversement réjouissantes, ils viennent à bout du sinistre, mais les dames en se promenant dans les galeries dévastées ne peuvent retenir leurs larmes. Les singes vont alors chercher dans les soupentes des rues alentour de jeunes écrivains d’avant-garde qui ne demandent qu’à récrire les livres perdus et les consoler de toutes manières.
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Don Juan cette fois se déguise en minotaure et Sganarelle en capitaine de vaisseau. Après une navigation périlleuse ils parviennent en Amérique où ils sont accueillis par des guerriers nus couronnés de plumes, qui s’émerveillent de l’accoutrement des deux compères et de la tête de Don Juan. On leur fait parcourir en grande procession les rues d’une ville superbe, plantées de palmiers et de citronniers, pour les présenter au roi qui se souvient qu’en son enfance un sorcier précepteur lui avait parlé d’une race de génisses à figure humaine qui vivraient sur une île de l’autre océan. On organise une expédition, mais c’est naturellement Sganarelle qui devient amoureux de la princesse Pasiphaé qu’il épouse au son des fifres et des luths. Quant à Don Juan, de plus en plus fier de ses cornes et de son mufle, car le masque est maintenant devenu peau, il repart vers d’autres labyrinthes.
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A l’école des femmes, Agnès oublie son mouchoir. A l’école des maris, Cléante découvre un petit chat. Celui-ci n’est autre que le Chat botté en petit costume. Se glissant dans l’école des femmes, il en rapporte un mouchoir qu’il dépose sur les genoux d’Agnès. Le père de celle-ci est un ogre terrible qui voudrait manger Cléante et le chat; mais celui-ci prend alors la figure de l’épouse que le monstre avait perdu et qui était aussi compatissante que belle. L’ogre se laisse attendrir et tout se termine par un double mariage auquel sont conviés tous les élèves de l’école des chats.
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Le bourgeois gentilhomme veut absolument marier la fille du maître de musique avec le fils du maître à danser, mais celui-ci est éperdument amoureux de la fille du maître de philosophie qui est lui-même tendrement épris de la soeur du maître d’armes. Au cours d’un divertissement donné par Madame Jourdain en l’honneur du 30ème anniversaire de son mariage, où l’on voit force violons et hautbois poitevins masqués en animaux des Indes, on découvre que la fille du maître de musique est en réalité celle du maître à danser, qui avait été enlevée par des bohémiens dans son jeune âge et recueillie par son père supposé. Monsieur Jourdain met alors tout en oeuvre pour faciliter son mariage avec le maître tailleur qui fournit d’habits toute la compagnie.
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A force de fourberies, Scapin se retrouve aux galères, nouveau théâtre pour ses exploits. Il ne tarde pas à séduire le fils du capitaine qui a vu dans un navire barbaresque deux yeux dont il ne peut chasser le souvenir. De rameur Scapin devient cuisinier et persuade le père d’inviter celui qui retient cette intéressante captive. Invitation rendue. Scapin fouille les caves, mais les beaux yeux sont introuvables. Par précaution la demoiselle avait été confiée à un pacha des environs qui la maintenait dans une citadelle blanche au-dessus des rocs et des tourbillons. Scapin réussit à provoquer un combat naval pour pouvoir être fait prisonnier. Quand le pacha revient visiter les cellules dans les fondations de ses jardins suspendus, il reconnaît une amulette sur la poitrine du galérien espiègle. C’est le fils qu’il avait perdu lors d’un naufrage aux alentours du Stromboli ! Scapin n’hésite pas une seconde à se faire musulman pour recueillir son héritage. Réjouissances dans la mosquée avec tambourins et confiseries. La fille se fait chrétienne. Carillons, orgues et fanfares, défilé des présents de noces avec bénédiction royale. Grande versaillerie pour finir.
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Tartuffe vient de confier à Harpagon la cassette d’Orgon. L’avare ne peut s’empêcher d‘en forcer la serrure, mais il n’y trouve nulle monnaie, seulement de minuscules singes de la taille d’une grenouille, vêtus d’habits de soie délicieusement ajustés, qui lui proposent mille services, mais il devra payer pour tout. Harpagon en devient malade. Les petits singes se transforment en médecins et lui administrent plaisamment toutes sortes de potions et traitements qui le rendent plus malade encore. Quand il leur offre toute sa fortune pour le guérir, ils lui révèlent qu’ils sont aux ordres de Damis, devenu puissant magicien à la suite d’aventures levantines. C’est lui qui a persuadé Orgon de se laisser dérober cette cassette par Tartuffe dont il lui avait dévoilé les forfaits, pour parvenir à délivrer l’oncle d’Elmire de sa pingrerie déplorable. Un miroir bleu de Travancore lui avait montré par avance le déroulement de toutes ces scènes. Arrive l’imposteur qui se voit perdu, s’agenouille, tord les mains, fond en larmes et réussit à apitoyer Marianne qui intercède en sa faveur. On lui permet de s’embarquer pour les Antilles. Ravi du pays qu’il découvre il y fait une honnête fortune sans employer le moindre esclave, et y fait venir tout le monde. C’est Harpagon qui paie l’armement du navire. Les singes se changent en poissons, et Damis part à la conquête de la fille du roi des ondes.
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Alceste
voyage. Il a décidé de fuir la société française.
Il apprend les langues. Il connaît les incommodités des auberges
et des navires. Bientôt sa fortune a fondu. Il vit alors d véritables
aventures, se fait matelot, monte en grade rapidement à cause de
son courage et de son esprit; mais son vaisseau rencontre des pirates et
il échoue sur le rivage turc. Le voici ramant aux galères
du grand Seigneur. Il tombe à l’eau lors d’un combat dans le golfe
persique, réussit à fuir, est recueilli par un navire hollandais
en route pour le Japon. Il s’y passionne pour la calligraphie et en devient
un maître vénéré.
Le théâtre
s’ouvre sur un volcan. Le moulin de fleurs tourne au-dessus des falaises;
l’école des palourdes au ras des atolls applaudit l’oeuf du jour
qui se fendille pour éclore. Averses de farine, de citrons et d’échos.
L’encre tremble, le papier grésille. Le mandarin dépose son
éventail entre la lanterne et le brasero. Sa jonque frôle
des cygnes et des glaïeuls sous le balcon des astronomes qui achèvent
leur partie de cartes avant de reprendre leurs calculs. Des phoques de
velours sautent parmi les cuivres; des pétales d’amandiers pleuvent
sur les salamandres qui jouent dans les cheveux de jeunes flûtistes
confiant leur mélancolie aux phénix dans les cavernes des
cascades de laves où les dragons font vibrer leurs crocs d’escarboucles
et les perles de leurs salives sur leurs babines de pourpre et de jais.
Le surintendant des réveils contrôle ses sifflets et ses gongs.
Le premier cuisinier revêt ses ornements, et le plafond de la salle
se dissout dans la brise.
La Lune au-dessus des banques, les battements des imprimeries, les crustacés sur les marchés, les traces de pas sur la chaussée, les rails des tramways qui n‘ont pas encore été enlevés, les chandails dans les vitrines, les écureuils dans les parcs, les annonces de la télé, les ponts sur les détroits, les cheminés des navires, les épaulards dans l’aquarium, les fumées sur les montagnes, les conversations des étudiants, les façades dans les vieux quartiers, la bière dans les bars, les regards des Indiens, les menus dans les restaurants, les tonneaux dans les celliers, les griffes dans les colliers, les flammes derrière les grilles, les plumes dans les volières, les becs dans les branches, les nuages entre les vitres, les sirènes dans le brouillard, le sang dans l’abattoir, les seringues dans l’hôpital, les empreintes sur le sable, les automobilistes dans leurs cimetières, les troncs sur les rochers, les souvenirs dans les boutiques, les serpents sur les sentiers, les guêpes dans les greniers, les coeurs dans les poitrines, les bébés dans les ventres, la monnaie dans les poches, les parfums sur les quais, les appels dans la foule, les sexes l’un dans l’autre, les enseignes sur les buildings, les grues sur les entrepôts, les coups de feu sur les parkings, les poursuites dans la nuit, les bombes dans les arsenaux, les masques dans les musées, les avions entre les glaciers, les adieux sur l’aéroport.
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Le boomerang est allé chercher les oiseaux des neiges. Arc-en-ciel sur mes déserts, tissu de lueurs ramenant en ses plis les plaintes et les baisers des races et des espèces. Les dunes viennent caresser les étangs; la banquise enlace la savane, et la Lune de rubis monte sur les navires aux cris des mouettes et des toucans.
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Un peu plus de pépites, un peu moins de miroirs; les ailes du miel battent autour des ours qui dégagent leurs museaux des lichens de l’hiver. Un peu plus de ciels, un peu moins de moustaches; la sauce ruisselle dans les forêts d’amarante. Un peu plus d’aigles, un peu moins de visons; le prisme de la neige fait sonner ses phares sur tous les cratères. Un peu plus de rouille, un peu moins de poussière; au four des météores cuisent les fruits du vent. Un peu plus de fourrures, un peu moins d’écailles; aux ateliers des nuages grondent les forgerons. Un peu plus de cannelle, un peu moins de salive; aux ventres des nuages cheminent les filons. Un peu plus de silence, un peu moins d’étincelles; aux ventres des sommeils mûrissent les amants. Un peu plus de blanc, un peu moins de texte; au règne des figures l’avenir se met à respirer comme un enfant qui se calme.
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Styx: le coffre flotte sous son couvercle avec son enfant; ils contiennent des ficelles nouées, des écorces peintes et des peaux tatouées, des ossements aussi, gravés de runes, et des offrandes aux chercheurs futurs: parfums et bijoux. Ils traversent guerres et famines, et quand ils approchent d’une ère plus paisible, s’entrouvrent comme des fleurs du soir.
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Le cerf-volant palpite sur la grande muraille; les aéronautes remontent leur ancre dans la nacelle. Vitesse, vitesse: à droite de plus en plus de rennes sur la toundra; vitesse: à gauche de plus en plus de gazelles sur la savane. Et les villes qui s’étalent au long des fleuves et des grèves, et les aérodromes qui dessinent leurs idéogrammes, et les trains qui passent avec leurs fumées. Le ciel est un papier de verre, les flammes du soir dardent leurs langues entre nos doigts, et la Terre s’étend sous notre fatigue comme un hamac. Toute l’histoire de nos empires vient alors s’enrouler, se blottir autour de nos poitrines, et la possibilité de quelque éveil un peu moins dur aux lendemains de fêtes se met à fleurir aux confins du monde, dans les jointures entre les langues et les espèces.
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Le tronc
d’arbre balafré ouvre son oeil de nacre parmi la désolation
qu’il découvre. L’incendie n’a rien respecté. Quelques tisons
fument encore dans le brouillard perlé de branches grises telles
les lettres d’un texte au crayon sur la blancheur du carton vierge entre
les figures collées. Le chef des bûcherons crie ses ordres
et les grues tendent leurs chaînes. Les craquements recouvrent tout.
Les camions titubent dans la boue parmi les tas d’écorce et les
graviers, soulevant des gerbes d’écume boueuse. On sent l’odeur
d’un moulin à papier de l’autre côté de la crête,
et un coup de feu salue le passage d’une chèvre blanche des montagnes,
suivi de jurons et de grincements; puis la neige commence.